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Vers une nouvelle renaissance ?


Une tribune de Karine Safa, Philosophe, spécialiste de l’innovation et de la Renaissance, et Conférencière

Nous passons d’une crise mondiale à une autre, financière en 2008, sanitaire en 2020. L’histoire est décidément faite de turbulences et d’imprévus qui lancent un défi particulier à nos sociétés du contrôle et de la prévision. Nos algorithmes, malgré leur puissance phénoménale de calcul, n’auront pas vu venir cette pandémie mondiale. Nous pensions avoir une maîtrise absolue sur la vie, et nous nous retrouvons mis à genou par un minuscule bout de matière organisée. Nous étions partis à la conquête de l’espace et nous nous retrouvons dans l’exiguïté de notre chambre. « Le philosophe » de Rembrandt, peinture terriblement contemporaine, nous tend un miroir. Il médite, et nous avec lui, sur la réalité de notre condition. C’est Prométhée qui se retrouve brusquement enchaîné à lui-même. Ce temps d’incertitude et de désarroi est propice au travail de la mémoire. Une occasion de se souvenir que c’est toujours de la crise que jaillit le renouveau.

La Peste terrible qui a ravagé l’Europe au 14ème siècle a été l’opportunité d’un nouveau départ. Elle a enfanté les conditions d’un temps héroïque : celui de la Renaissance. Héroïque car le terreau où il prend forme est celui de la crise. Crise à tout point de vue : religieux, économique, social, moral. Et la plus prodigieuse de toutes est celle qui fait passer l’homme d’un monde clos à un univers infini. Basculement inouï : l’homme du 15ème siècle, décentré, perdu, sans repères, a dû trouver de nouveaux paradigmes. C’est l’une des plus fascinantes aventures humaines qui commence : celle d’une rationalité et d’une liberté conquérantes. Les plus belles pages de l’humanisme et de la création artistique s’écrivent alors.

Passée cette crise qui ébranle l’humanité de manière inédite, ne nous faudra-t-il pas, nous aussi, trouver de nouveaux paradigmes ? Interroger le progressisme propre à notre époque qui s’apparente parfois davantage à une fuite en avant et au culte du mouvement pour le mouvement qu’à une réelle trajectoire de sens et de valeurs.

Comment imaginer un monde plus responsable et une réelle communauté internationale seront les questions que nous devrons désormais affronter à bras le corps. Non que cette crise sanitaire soit un avertissement. Il est passé le temps de Bossuet qui voyait dans les désastres ou les bonheurs humains l’action de la « politique céleste ». Mais cette crise est un puissant révélateur de nos failles, des dysfonctionnements de nos systèmes, de nos faiblesses stratégiques.

Un puissant révélateur aussi des sursauts collectifs dont nous sommes capables. Que d’exemples de combativité et de générosité qui égrènent notre quotidien, et qui sont des signes encourageants pour l’avenir.

Plutôt que le progressisme qui a ses dogmes et ses modèles de perfection figés, il nous faudrait donc réinventer l’idée de progrès, comme une exigence morale et une nécessité vitale parce qu’elle porte en elle l’espoir d’un monde meilleur.

A nous d’apporter les corrections nécessaires, les régulations et limites indispensables pour ériger un nouveau « nouveau monde » où le politique retrouvera tout son poids. Pour peu qu’il échappe à la tyrannie du temps court fondé sur des objectifs de profit immédiat. Nous allons sans doute devoir faire preuve de beaucoup d’ingéniosité pour tracer la voie d’une nouvelle Renaissance. Celle-ci, suspendue à notre audace et notre volonté, n’en reste pas moins possible.

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