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Interview de Christophe Bouillon

Les Maires, élus de proximité par excellence, ont dû rassurer et faire face aux injonctions parfois paradoxales de l’Etat


Christophe Bouillon, Député de Seine Maritime, Président de l’APVF

Vous êtes président de l’APVF, association d’élus qui fédère les maires de communes de moins de 25000 habitants. La crise sanitaire que nous traversons a révélé le dynamisme d’un grand nombre de maires qui a pris de nombreuses initiatives avec ou aux côtés de l’État. Le Maire que l’on avait oublié n’est-il pas en train de rappeler son rôle primordial dans la proximité et la mise en œuvre des politiques publiques ?

Les Maires sont effectivement, comme souvent, en première ligne dans la gestion de cette crise. Ils ont dû très rapidement assurer la continuité de services publics locaux essentiels, comme la collecte des ordures ménagères, l’accueil des enfants des personnels soignants ou l’état-civil qui enregistre les naissances et les décès. Les Maires sont aussi à la tête d’administrations importantes, ils ont donc également dû prendre des mesures pour garantir la sécurité des agents et organiser le travail à distance. Dans les communes, il a également fallu veiller sur les plus fragiles et créer des dispositifs de solidarité (portage de repas ou de courses, mise en place de services de gardes d’enfants pour les personnels soignants …). Pour veiller au respect du confinement, les Maires ont parfois pu prendre des arrêtés municipaux spécifiques et un travail de coordination a dû s’opérer entre les policiers municipaux et les forces de sécurité de l’Etat.

Les Maires, élus de proximité par excellence, ont enfin dû rassurer et répondre aux très nombreuses interrogations des habitants et faire face aux injonctions parfois paradoxales de l’Etat.

Il y aura de nombreux enseignements à tirer de cette crise pour imaginer le « monde d’après », mais il est vrai que cette catastrophe sanitaire nous montre une nouvelle fois que les élus locaux et les collectivités territoriales sont toujours au rendez-vous, agiles, réactifs et efficaces. Nous ne pourrons pas construire l’avenir sans les territoires et sans une décentralisation basée sur la confiance et la liberté. Cette crise sanitaire se double d’une crise économique. La commande publique initiée par les collectivités locales sera primordiale dans la relance de notre économie. Quelles initiatives comptez-vous prendre dans ce domaine dans les mois à venir ?

Une réflexion intense est engagée au sein de l’APVF sur cette question. Si, durant ces trois semaines de confinement, le « macrosocial » a été déterminant, préservant tout à la fois l’emploi et la demande future, il faut mettre en œuvre une reprise active et « sur mesure » dans nos territoires.

Malgré des inquiétudes fortes sur les pertes de recettes et l’augmentation des dépenses liées à la crise sanitaire, tous les élus des petites villes témoignent de leur volonté de participer à cette reprise. Ils rappellent à cet égard que leur soutien avait été primordial au moment de la crise économique et financière de 2008.

Parmi les mesures à prendre, il y en a d’application rapide pour donner davantage de marges de manœuvre aux élus locaux. Comme, par exemple, le remboursement dans l’année du FCTVA (Fonds de compensation pour la TVA). D’autres mesures de plus long terme doivent être mises en œuvre. Au-delà des plans d’investissements locaux tournés sur la santé, la mobilité, le logement et le transport reposant sur de vrais diagnostics territoriaux et des schémas de développement intercommunaux cohérents qui portent non seulement sur une ville centre mais bien sur tout le territoire, dont les villes péri-urbaines, il est indispensable de travailler à la mise en place de filières autour de l’économie circulaire, de l’alimentaire vertueux (circuit court, bio), du bâtiment (matériaux bio sourcés) et la création de véritables écosystèmes permettant de créer à l’échelle des territoires des chaînes logistiques cohérentes et durables, l’exemple de la filière bois en est la meilleure illustration. On parle depuis plusieurs années de la fragilité des commerces de centre-ville. La crise du Covid-19 va avoir des conséquences dramatiques sur un certain nombre de petites entreprises, artisans, commerçants… Une concertation est-elle engagée avec la Banque des territoires pour préparer un plan de soutien ? La période de confinement met à l’arrêt de nombreuses petites entreprises (dans le secteur du bâtiment, restauration, tourisme…), associations, petites commerçants, artisans dans les petites villes. Certaines d’entre elles rencontreront des difficultés à honorer leurs engagements contractuels et les délais d’exécution, tandis que d’autres menaceront de mettre la clé sous la porte par défaut de trésorerie pour faire face à la crise, payer leurs employés… Les élus des petites villes témoignent chaque jour de leurs inquiétudes et leur volonté d’aider ces petits commerces qui participent du développement économique local, du dynamisme et de l’attractivité de leur territoire. C’est un enjeu prioritaire.

Pour l’APVF, le Plan « Petite ville de demain » constitue indéniablement un levier de relance parce qu’il dote les élus d’outils opérationnels et des moyens de financement et d’ingénierie pour agir contre la dévitalisation des centres-villes, qui risque d’être fortement amplifiée par la crise sanitaire. Il doit être mis en œuvre rapidement avec le soutien de la Banque des territoires. La concertation est enclenchée avec l’ensemble des Associations d’élus, avec le cabinet du Premier ministre.

Parmi les priorités : une égalité d’accès à des soins de qualité partout et pour tous ; la couverture en très haut débit sur l’ensemble du territoire et des infrastructures de haute qualité capables de résister aux intempéries et de faire face aux incertitudes climatiques, qui s’amplifieront inévitablement dans l’avenir ; un renforcement du tissu industriel dans les territoires ; un soutien ferme et actif au commerce de proximité ; des mobilités durables et inclusives. Vous êtes un élu local attaché au lien social. Vous avez déclaré : « pendant cette période que nous traversons le contact humain me manque». Comment percevez-vous notre société en ce temps de crise, à la fois tournée vers la dématérialisation sur le plan marchand ou professionnel et en même temps si demandeuse de rapports humains ?

Plus de la moitié de la population planétaire est confinée. Cette situation inédite, et encore impensable il y a quelques semaines, interroge. Dans une société où l’on pensait que la révolution numérique avait rendu le contact humain presque désuet, on constate au contraire que c’est l’absence d’interactions sociales qui rend cette période de confinement difficile à vivre pour nombre de nos concitoyens. D’une certaine manière, cette révolution numérique permet aussi d’atténuer le choc de la crise économique qui s’annonce car, grâce au télétravail, l’économie de notre pays n’est pas totalement à l’arrêt. De nouvelles manières de travailler sont expérimentées en ce moment, et il est fort possible qu’elles soient finalement adoptées par beaucoup après cette période. Les collectivités locales n’étaient pas toutes préparées pour un télétravail généralisé. Elles le seront sans doute demain.

Si le développement des outils numériques a des vertus et n’est manifestement pas parvenu à remplacer l’intérêt du contact humain, il faut cependant dire qu’il existe dans notre pays une fracture numérique importante, et que dans la période que nous connaissons, elle a tendance à s’accentuer. Après le confinement, nous devrons donc redoubler d’efforts et mener des politiques d’inclusion numérique ambitieuses. Vous avez initié, avec soixante parlementaires de tout bord, une plateforme collaborative «le jour et le monde d’après » sur les thèmes du climat, de la santé ou encore de la solidarité, qui va permettre aux citoyens de s’exprimer et de faire des propositions. Qu’attendez-vous de cette initiative ?

Nous avons en effet lancé une plateforme de réflexion sur internet, qui compte déjà plusieurs dizaines de contributions, pour appeler nos concitoyens à proposer des idées pour améliorer notre système une fois que cette terrible crise sera passée. Nous devons, en effet, tirer toutes les leçons de cette épidémie et nous pensons que notre modèle de développement est à revoir.

Nous devons en particulier nous interroger sur notre modèle de croissance, sur la relocalisation de certaines activités, sur la souveraineté alimentaire et sanitaire, sur notre rapport à la nature et surtout sur notre système de soin qui a manqué cruellement de moyens. Nos concitoyens ont des idées ; il faut qu’ils s’impliquent dans les débats politiques de l’après-crise. Faire de la France un pays plus résilient passera par les territoires et les citoyens.

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