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L’activisme social des employés des Bigtech peut-il nuire à leur développement ?



Interview de Georges Nahon, Consultant et conférencier à Paris, Ancien DG pendant 15 ans d’Orange Silicon Valley à San Francisco L’activisme social dans la tech aux USA, est-ce récent ?

Pas très récent. Une étude fait remonter à 2006 les débuts de ce phénomène avec une accélération brutale en 2018 et 2019. Au cours des dernières années, les employés de Microsoft/ Github ont protesté contre les relations de l’entreprise avec l’ Immigration and Customs Enforcement (ICE), l’administration de la protection des frontières et des douanes aux USA. Des employés d’Amazon ont protesté contre les relations avec l’ICE et les contrats avec la défense, mais aussi l’impact climatique de l’entreprise et les conditions de travail dans les entrepôts. Idem à Salesforce où il y a eu une pétition signée par 650 employés contre les liens de l’entreprise avec ICE. Chez Amazon c’est aussi le problème posé par la vente à la police d’un logiciel de reconnaissance faciale appelé Rekognition que plus de 450 employés ont dénoncé dans une pétition. « Nous pensons que Google ne devrait pas être dans le secteur militaire », disent des employés au patron de Google, pour que Google se retire du projet Maven du Pentagone. Il y a eu des grèves chez Google dans le monde entier.

Les années Trump ont amplifié certains aspects des problèmes de responsabilité des réseaux sociaux, mais les pratiques ou l’absence d’engagement des Bigtech sur des grandes causes ont déclenché la plupart des réactions de rejet. En 2017, des manifestations contre les restrictions d’immigration ont eu lieu dans les Bigtech. Néanmoins, le ver était dans le fruit depuis plusieurs années. La complaisance générale pour les Bigtech par les politiciens américains, une sorte de technophilie démesurée, notamment sous Obama leur ont probablement conféré un statut privilégié artificiel qui avec le temps n’a pas convenu ni convaincu les employés. Les usages déviants des médias sociaux et les nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle ont généré leur dose d’objections de la part des employés, et ce, concernant spécifiquement les aspects éthiques.

Quel est l’état actuel de l’activisme social dans la tech aux USA ?

Il n’arrête pas d’augmenter et concerne plusieurs entreprises dont Google-Alphabet, Facebook, Microsoft, Amazon, Salesforce, Twitter. Et également des entreprises de plus petites tailles, même les startups. Le nombre de manifestations de dissidence croîtrait de façon exponentielle. Entre les actions antitrust et les accusations de collusion des Bigtech avec le gouvernement, le paysage social des Bigtech est agité depuis plusieurs années par des formes variées de contestations par ses employés et notamment via des pétitions internes, des manifestations et des grèves. Le tout, abondamment fuité vers les médias et les réseaux sociaux. Et également, bien entendu, dans les réseaux d’informations internes de ces entreprises.

Ces actions visent des questions éthiques, le harcèlement sexuel, la discrimination raciale et de genre, les mauvais traitements de sous-traitants, le manque d’engagement sur les grandes questions comme le changement climatique et la collaboration avec des entités publiques (militaires, police, immigration) ou des pays peu recommandables. Une employée experte dans les questions d’éthique de l’intelligence artificielle a été licenciée en raison de son désaccord avec la demande de sa hiérarchie de retirer (sans explication de fond apparemment) une contribution qu’elle avait co-écrite pour une conférence. Sa défense : « Nous sommes une équipe appelée Ethical AI [intelligence artificielle éthiquement correcte], et bien sûr que nous écrivons sur les problèmes [éthiques] posés par l’IA ». Cela sous-entendrait une censure de ses écrits par son management. Elle est par ailleurs une activiste pro-femme et anti-discrimination raciale. Un autre employé a été licencié, parce qu’il s’était exprimé dans une tribune interne jugée sexiste, car opposée à la diversité des genres au travail qui découragerait selon lui les conservateurs de s’exprimer.

Pourquoi des employés de Google-Alphabet ont-ils créé un syndicat ?

Un des signaux forts de cette montée du militantisme social dans les bigTech, qui tend à se propager dans tout le secteur tech notamment de la Silicon Valley, c’est la création d’un syndicat d’employés de Google-Alphabet, le 2 janvier 2021. C’est remarquable, car aux USA, les syndicats sont presque inexistants dans le monde de la tech. Contrairement aux autres secteurs où les syndicats traditionnels existent, mais ne se sont pas emparés significativement des réseaux sociaux comme instrument de changement. Ce que déclarent au New York Times les créateurs de ce syndicat de Google/Alphabet pour justifier la création de ce syndicat est édifiant : « Nos patrons ont collaboré avec des gouvernements répressifs du monde entier. Ils ont développé une technologie d’intelligence artificielle pour le ministère de la Défense et ont profité des [recettes des] annonces d’un groupe haineux ».

Pour le moment ce groupe de syndicalistes représente 230 employés. Il peut s’avérer difficile de rallier plus d’employés dont une très grande partie ont des situations matérielles (salaires et avantages) très intéressantes. Mais ce nouveau syndicat, c’est un contrepouvoir mieux structuré avec pignon sur rue.

D’où vient ce courant contestataire dans la tech et la Silicon Valley ?

Les entreprises de technologie ont incubé l’activisme des employés par mégarde. En effet, le paradoxe est que ce sont les fondateurs et les patrons de ces entreprises de tech notamment dans la Silicon Valley qui ont encouragé ces attitudes de dissidence au début et qui en pâtissent maintenant. Un peu dans le sillage de la contreculture des origines de la Silicon Valley et de sa mobilisation contre la guerre du Viet Nam par exemple. Plusieurs patrons se sont exprimés publiquement sur quelques grandes causes ou tout simplement ont donné leurs opinions. Ce faisant, ils ont ouvert la porte à leurs employés pour faire de même. Et ils ne se gênent pas pour le faire maintenant. Elon Musk de Tesla a beaucoup utilisé Twitter à sa façon. Un tweet controversé lui a coûté une amende de 20 Million de $ à Musk infligée par la SEC. Par ailleurs, l’ancien PDG de Google n’avait pas caché son soutien à Hillary Clinton.

On se souvient du co-fondateur de Google, Sergey Brin, qui s’était joint à une manifestation contre le décret de Trump de réduction de l’immigration qui gêne beaucoup pratiquement ces entreprises qui emploient beaucoup de personnel importé. Idem pour Marc Bénioff, le PDG de Salesforce, se battant contre l’Etat de Géorgie en 2016 pour défendre les droits des gays. L’activisme de Google par exemple faisait partie de la culture depuis le début. Ce qui a changé au cours des dernières années, c’est que cela déborde aujourd’hui sur la place publique, et pas seulement ce qui se passe et se dit à l’intérieur des entreprises (échanges entre les employés et les patrons).

Les slogans idéalistes comme : « Ne soyez pas mauvais » (don’t be evil) changé depuis un certain temps en « prenez les bonnes décisions » sont apparus comme ayant été trahis et cela est mal ressenti par des employés. Notamment suite à l’affaire de l’éviction d’un exécutif chez Google, pour accusation de harcèlement sexuel assortie d’une prime de départ de 90 millions de $. (Jamais vraiment confirmé par l’entreprise à ma connaissance).

Comment réagissent les Big tech et les autres ?

Les principaux réseaux sociaux ont « suspendu en permanence » les comptes de Donald Trump après les incidents au Capitol à Washington. Ils savent que leur légitimité est de plus en plus mise en cause, car ils ne sont élus par personne, mais semblent se placer au-dessus des lois établies par des représentants élus du peuple. Le problème est que les lois existantes n’encadrent pas bien du tout les activités des réseaux sociaux et s’appliquent mal au contrôle des positions dites dominantes des BigTech. D’où les actions antitrust en cours. Les employés de ces sociétés s’expriment fortement contre certaines pratiques de leur management, et notamment un laisser-faire ou une censure trop ou pas assez sélective.

En général, les Big Tech essaient d’éteindre les feux le plus diplomatiquement et le plus rapidement possible pour éviter l’emballement, via les réseaux sociaux. On a l’impression que, pour elles, c’est chaque fois faire le grand écart entre leurs principes idéologiques des origines (parfois un peu naïfs et peu viables au regard de leur tailles actuelles) et la nécessité de fournir des réponses aux demandes des employés, même si elles proviennent parfois d’une minorité bruyante.

Quels sont les risques pour la tech en général ?

Les entreprises de tech américaines veulent pouvoir continuer à recruter et à conserver les meilleurs talents et ces personnes recherchées sont de plus en plus tatillonnes sur les postures de ces sociétés face aux grandes questions du moment. On n’en est plus aux tables de ping pong, aux baby foot, à la nourriture gratuite et aux grandes messes étudiantes dans ces entreprises. Il faut davantage de sens à ce qu’est l’entreprise et à ce qu’elle fait réellement de bon pour le monde. Les employés demandent plus de transparence pour mieux juger ce qui se passe et agir le cas échéant.

Et l’antitrust rode autour de ces sociétés aux USA et en Europe, et même en Chine (pour les bigtech chinoises). Ce qui les obligent à des contorsions difficiles et à s’autocensurer. Ce qui peut se traduire par une réduction de leurs ambitions et à renoncer à de bonnes affaires et à des développements qui pourraient susciter la colère ou la réprobation de certains employés. A long terme, cela peut constituer un handicap sérieux. La croissance exponentielle des actions des militants est significative et inquiétante. La propagation à d’autres entreprises de tech de cet activisme est déjà établie et force même des startups à adapter leur mode de vie à ces demande explicites et implicites des employés.

Que peut-il se passer dans les mois et années qui viennent ?

La Silicon Valley veut changer le monde, mais ses sociétés sont en train d’être transformées elles-mêmes par leurs employés qui sont justement chargés de faire un monde meilleur. Mais comment transformer le progrès technologique en progrès social ? La question est posée : c’est la nouvelle frontière.

Les employés sont devenus des catalyseurs du changement. Ils mettent en cause la priorité donnée au profit sur l’éthique dans les prises de décision. Et ont accès mieux que quiconque au pouvoir des réseaux sociaux pour se « faire entendre ». C’est aussi que le secteur de la technologie est confronté à une pression croissante du public qui veut que l’on donne la priorité aux personnes par rapport à la seule recherche de profits.

Notamment, les Bigtech jugées bien trop puissantes même face aux gouvernements, sans avoir cherché à en arriver là. Même leurs nombreux admirateurs attendent une transformation de leurs façons de faire. En ayant trop attendu pour se reformer significativement, les entreprises de la tech sont finalement prises en tenaille entre les gouvernements et leurs employés dont la nature a changé avec l’arrivée des jeunes générations d’employés dans un monde qui change beaucoup et plus vite que prévu. La pandémie a accentué les crispations et la défiance. Les changements ne font que commencer.

On est loin de la créativité bohème du mythe de la Silicon Valley. Et de ses utopies.

Sources: Robert Rhinehart, Marietje Schaake, FT, NYT, WSJ, The Atlantic, The New Yorker, Rob Enderle, Casey Newton, Mike Isaac, Kate Conger, Mike Isaac, Kate Conger, Kaitlyn Tiffany, Stephen Ragan, Michelle Shevin, Lyel Resner

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